Frères
et sœurs bien aimés de Dieu, dans l’évangile de saint Jean, Jésus à plusieurs
reprises nous parle de son heure ou de l’heure. « Mon heure n’est pas
encore venue », dit-il à sa mère aux noces de Cana en Jean chapitre
2 ; « L’heure vient, où les vrais adorateurs adoreront Dieu en esprit
et en vérité » lance-t-il à la Samaritaine en Jean 4, 23. « On cherchait à l’arrêter, mais
personne ne mit la main sur lui, parce que son heure n’était pas encore venue » en
Jean 7, 30 et 8, 20. « L’heure est venue où le Fils de l’homme va être
glorifié » en Jean 12,23. « Avant la fête de la Pâque,
sachant que l’heure était venue » Jean 13, c’est le début de
l’évangile de ce soir .
Presque
dans chaque chapitre, Saint Jean nous parle de l’heure de Jésus. Si certains emplois
de l’heure nous permettent de voir ou d’imaginer et par recoupement, à quoi
renvoie l’heure de Jésus, c’est-à-dire à sa glorification et des allusions à sa
mort, certains usages du terme, en revanche, laissent le lecteur indécis. Mais au
fur et à mesure qu’on avance dans la méditation de l’évangile de Saint Jean, on
constate un dévoilement progressif du contenu de l’heure de Jésus. Saint Jean
ne semble pas vouloir nous dire tout d’un coup. Il passe progressivement d’un
emploi sans grande précision vers une certaine clarification du contenu de
l’heure. Ainsi, on passe « de mon heure n’est pas encore venue »
ou de « l’heure vient » à « l’heure est venue »
comme pour nous dire que le moment tant attendu est enfin arrivé ; c’est
le moment du grand dévoilement.
Il
y a cette impression d’impatience qui se dégage, une montée progressive d’une
tension de voir arriver l’heure. Jésus a hâte que son heure arrive ; que
ce moment favorable arrive. Et enfin elle est là, elle est arrivée, c’est du
moins ce que Saint Jean nous dit ce soir : « Avant la fête de la
Pâque, sachant que l’heure était venue de passer de ce monde à son
père ». Il n’y a plus d’allusion ! Tout est dit ou presque !
L’heure que Jésus attendait impatiemment renvoie à sa mort résurrection. C’est
l’heure de l’élévation qui commence par la croix pour s’achever dans la gloire
de la résurrection. L’heure de Jésus est donc ce que nous désignons par mystère
pascal. L’heure ne renvoie donc pas ici à l’espace du temps égale à la
vingt-quatrième partie du jour. Ainsi le
repas de ce soir pris avec ses disciples, la journée de mort sanglante de
demain et le matin de pâques désignent les phases d’un même mystère, l’heure de
Jésus. Une heure à la fois douloureuse et heureuse.
L’heure
de Jésus, à regarder de plus près, surtout en écoutant attentivement l’évangile
de ce soir, est l’heure d’un amour total et définitif : « ayant
aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout ».
C’est l’heure de l’amour jusqu’au bout. L’expression de cet amour jusqu’au bout,
réside dans le don de sa vie, le don de son corps et de son sang. Cet amour
jusqu’au bout est aussi exprimé dans ce geste de lavement des pieds qui est d’un
symbolisme aussi frappant qu’étonnant.
Comme
vous l’avez sans doute remarqué, contrairement aux trois autres récits des
évangiles synoptiques, Saint Jean ne nous raconte pas le récit de la cène de
l’institution de l’eucharistie. Il se contente seulement de mentionner
brièvement le cadre du repas : « au cours d’un repas, alors que le
diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention
de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il
est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table ». Il
ne dit pas plus.
Pourquoi
Saint Jean ne raconte-t-il pas l’institution de l’eucharistie alors même que
tous les indices montrent bien que la cène n’était pas ignorée de sa
communauté. Rappelez-vous le discours sur le pain de vie en Jean chapitre six. Jean
préfère relater le lavement des pieds que la cène de l’institution de
l’eucharistie. Les grands spécialistes de Saint Jean avance plusieurs
hypothèses, mais nous nous gardons de ne pas rentrer dans ce débat de
spécialistes. Nous soulignons bien simplement que ce chapitre treize que nous
lisons est une introduction générale, au récit de la passion. Ce qui y est dit
peut être qualifié de prolégomène. Les prolégomènes ont pour but de nous avertir,
de nous préparer à la compréhension de ce qui sera dit plus loin. Ce texte que
nous avons lu voire l’ensemble du chapitre, a pour premier but de rendre
concrète l’orientation totalement décidée et librement assumée de Jésus vers sa
mort. Le ton général de cette orientation est l’abaissement ultime et le
dépouillement entier et jusqu’au bout de soi ! Mais pourquoi, pour quelle finalité ?
Pour le service le plus grand qui soit, c’est-à-dire le service de la victime
offerte pour le salut de tous.
S’il
en est bien ainsi, l’auteur du quatrième évangile semble estimer que le geste
du lavement des pieds est davantage adapté comme préface, comme prolégomènes à
l’ensemble du récit de la Passion et de la mort du Fils de l’homme que celui de
l’institution de l’eucharistie ; la dimension d’abaissement volontaire
apparaissant davantage dans la quiddité de ce geste d’esclave. On pourrait voir
aussi dans ce silence de Jean, une certaine interpellation ; en ce sens
que l’eucharistie que nous célébrons ne correspond véritablement à la volonté
de Jésus qui s’est livré pour nous que si elle conduit à la communion entre les
disciples, que si elle conduit à la charité fraternelle. Le chapitre onze de la
première épitre aux Corinthiens nous laisse pressentir que ce n’était pas
évident que la cène soit un endroit de communion puisque chacun se précipitait
sur les plats pour ne pas partager avec les autres. Le lavement des pieds que
Jean décrit au cours du repas semble dégager alors le sens profond du récit de
l’institution de l’eucharistie.
L’évangéliste
nous dit que Jésus s’agenouille pour un geste inattendu, le lavage des pieds de
ses disciples. Ce geste de celui qui a la condition de Dieu, mais accepte de
s’anéantir pour prendre la condition d’esclave, nous dévoile que le Christ se
met à la totale disposition des hommes. Un total don de soi sans reculer devant
les conséquences dramatiques de l’incompréhension des hommes. Il y a dans ce
geste d’esclave, tout le sens de son incarnation, de sa vie, de sa passion, de
sa mort et de sa résurrection et même le sens de l’eucharistie. Jésus accepte
de se rendre disponible aux hommes, de se donner en nourriture.
À
travers ce corps livré pour nous et ce sang versé pour nous, l’heure de Jésus
est celle de la nouvelle alliance. Par la coupe et le pain le peuple de Dieu
prend corps, le peuple de la nouvelle alliance, une alliance arrivée à sa plus
haute expression, l’expression la plus absolue, arrivée à sa vérité définitive
à travers le sang versé. Nous sommes les croyants de la nouvelle alliance entre
Dieu et l’humanité. L’alliance est définitive parce qu’il n’y aura plus
d’autres alliances. L'heure de Jésus, est l'heure où l'amour est vainqueur, c’est
l’heure où l’amour scelle une alliance. Il n’y aura pas non plus une autre
preuve d’amour plus grande que la vie donnée, que le cops livré, que le sang
versé. Aimer, c’est accepter de saigner pour celui qu’on aime ! En
effet, l’amour ne reste pas à la douceur du sentiment d’aimer. Il passe à
l’œuvre, affronte des difficultés pour le bien de celui qui est aimé et va
jusqu’au don total de sa vie (cf. Jn 15, 13).
Si
l’on peut voir dans ce geste de lavement qui scandalise déjà Pierre, un signe
du scandale plus grand de la croix sur laquelle le Christ va saigner pour
l’humanité, on peut y voir également une invitation à l’amour et au service
mutuel. Une invitation à nous livrer pour les autres ; une invitation à
nous rendre disponible pour les autres, une invitation à avoir un cœur qui
rayonne et qui saigne pour les autres. « Si donc, moi, le Seigneur et le
Maitre, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds
les uns aux autres ; car je vous ai donné un exemple, afin que vous
fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous ». Si « Dieu se
manifeste à nous comme celui qui est à notre service, et si le Verbe, qui est
la raison ultime des choses, se manifeste à nous comme celui qui est à notre
totale disposition, alors nous est révélé le sens ultime de notre propre
existence, c’est notre totale disponibilité aux autres ».
Il
s’agit d’un impératif de la vie communautaire ; de la vie du couple, de la
vie de famille, il s’agit d’un impératif de la vie sociale ; un impératif
qui s’enracine dans l’exemple du Christ serviteur ; un impératif qui
découle de notre marche à la suite du Christ ; un impératif qui est
inhérent à notre communion au corps et au sang du Christ. L’Eucharistie est non
seulement le sommet d’une solidarité fraternelle déjà réalisée, mais aussi et
surtout l’exigence d’un amour fraternel à laquelle tout fils et toute fille de
la famille de Dieu est interpellé. Car, « une Eucharistie qui ne se
traduit pas en une pratique concrète de l’amour est en elle-même tronquée »[2],
d’autant plus que par la communion, le Christ fortifie la charité des
chrétiens. En lavant les pieds de ses disciples, Jésus a mis le service au cœur
de la vie de ces derniers ainsi qu’au cœur de nos vies. Il nous a donné la mission d'entrer
dans son "heure" ; de faire en sorte que son heure devienne
notre heure. Accepterions-nous, frères et sœurs bien aimés de Dieu, que l’heure
de Jésus soit notre heure ? C’est-à-dire l’heure d’aimer jusqu’au bout
!
Ab Théophile GODO
Formateur et professeur